Précédent Albert Maillard
Ma campagne des 18 jours (suite) Je reprenais peu à peu des forces. Il faisait toujours aussi beau, et le 27 mai au matin, je décidai de tenter de rejoindre mon unité. Je suis donc reparti avec armes et bagages pour l’aventure. Je me dirigeai vers l’Est où on entendait des coups de feu. Je n’ai plus aucune idée des kilomètres que j’ai pu marcher. En cours de route, je rencontrai des militaires isolés qui, comme moi, essayaient de rejoindre leur unité. Je les questionnai pour savoir s’ils ne pouvaient pas me renseigner, mais peine perdue. Je vis en chemin des détachements d’artillerie avec quelques pièces mises en batterie avec des tas d’obus à proximité. On m’y apprit que des Chasseurs à Pied se trouvaient à quelques kilomètres en avant, tout cela sans trop de précision. Je continuai donc toujours en avant, avec l’espoir de rencontrer des militaires de ma division. Je marchai au moins jusqu’à midi quand je fus renseigné sur l’endroit où se trouvait le 2ème Chasseur à Pied. Je me dirigeai vers l’endroit qu’on m’avait désigné et à un moment donné, on me montra où je devais me rendre exactement pour rejoindre ma Cie. Vers deux heures, j’étais au PC. J’appris ainsi que j’étais arrivé à Nevele. Le Commandant, les lieutenants et le personnel administratif de la Cie se trouvaient là . Je fus reçu comme un faux frère qui avait abandonné ses amis. Mieux, si je n’étais pas rentré, j’aurais été renseigné comme  déserteur. J’avais beau expliquer mon cas, rien n’y fit ! On me donna l’ordre de suivre l’ordonnance du lieutenant qui allait se charger de me mettre sur la route pour rejoindre mon groupe. Je suivis les instructions reçues et une dizaine de minutes plus tard, j’avais réintégré mon peloton qui avait pris position dans un champ, pas trop mal protégé, ce qui permettait de voir ce qui se passait à l’avant. De temps à autre, des shrapnels explosaient au-dessus de nos têtes, entraînant la dispersion de fumée noire suivie d’une pluie de cendres qui s’abattait heureusement sans dommage sur nous et aux alentours. Cela dégageait une odeur désagréable. Nous nous demandions ce qui allait finir par nous tomber sur la tête et pourtant, autour de nous, rien ne bougeait. On ne voyait rien ! Vers 16h30, sur notre droite, des coups de feu retentirent, puis au loin des cris sauvages comme si on se battait puis on implorait la pitié. C’est à ce moment-là que l’ordonnance du lieutenant nous intima de rentrer d’urgence au PC de la Cie. On prenait les précautions nécessaires. Lorsque nous y arrivâmes, les cuisines et les charrettes du convoi étaient déjà parties. La Cie se mit en route comme toujours en file indienne sur les 2 côtés de la route. Cela n’allait pas très vite. En chemin, nous apprîmes que la 10ème Cie qui était sur notre droite s’était rendue et était faite prisonnière.  On marchait, marchait à cadence moyenne, avec des arrêts fréquents dus probablement à ce qui se trouvait devant nous.  A la nuit tombante, nous fûmes continuellement harcelés par des tirs d'artillerie qui  heureusement ne nous atteignaient pas. Notre marche devenait de plus en plus lente, nous nous arrêtions de plus en plus fréquemment. Les soldats échangeaient des paroles qui devenaient de plus en plus pessimistes, se demandant où on nous emmenait. Nos chefs, Commandant de Cie en tête, n’étaient pas très loin de nous, et comme nous, ils étaient dans l’enfer. Lorsqu’on faisait quelques pas dans le noir, si on entendait le bruit des obus approcher, vite on se couchait visage contre terre sur les bas côtés du chemin. On aurait dit que les tirs d’artillerie étaient de plus en plus nombreux au fur et à mesure que l’on avançait. Certains obus éclataient pas bien loin et on entendait les débris retomber sur nous, certains soldats se plaignaient d’avoir été touchés. On n’avançait que très lentement et nous nous arrêtions souvent : cela permettait à certains de sommeiller un peu. Dans la nuit noire, des consignes avaient été données de ne pas allumer d’allumettes et de parler le plus bas possible pour ne pas nous faire repérer. Au loin, nous entendions une cloche sonner les douze coups de minuit. Nous n’avions aucune idée de l’endroit où nous nous trouvions. Combien de temps se passa ainsi ? Je ne peux le dire. Mais heureusement, les tirs d’obus devinrent moins nombreux. On put avancer plus sûrement, mais la troupe était fatiguée après une telle nuit. Après un temps plus où moins long, on nous fit arrêter. L’artillerie ne tirait plus que très sporadiquement. Le lieutenant vint nous rassembler et nous emmena dans un pâturage au bord d’une route. Il nous donna des  emplacements à occuper, à aménager et avec un objectif bien déterminé à surveiller. Je fis le tour du groupe : il y avait encore une unité en moins. Le lieutenant retourna au PC. Parmi nous, exténués, plusieurs soldats dormaient pendant que les autres commençaient à faire des trous avec les pelles d’infanterie dont on disposait. Le jour commençait à se lever. Nous vîmes alors le lieutenant se diriger vers nous pour nous annoncer que six corps gisaient inanimés au beau milieu de la route. Il croyait bien que parmi eux, il y avait son ordonnance. Nous allâmes sur place. Le spectacle était abominable. Les six corps étaient étendus au milieu du chemin, les vêtements déchirés, mutilés dans leur chair, une chose inoubliable !! Tous les six avaient été tués sur le coup. Un obus s’était écrasé au milieu de la chaussée en pavés. Les malheureux avaient eu la malchance de passer par là au moment précis de la chute du projectile. Et dire que c’était certainement un des derniers obus qui fut tiré ce 28 mai 1940 ! Nous apprîmes que nous nous trouvions à Ruiselede. Des tranchées avaient été creusées au bord de la route. Nous enveloppâmes les corps séparément dans une couverture et nous les enterrâmes. Nous plaçâmes à chacun un croix fabriquée avec des planches et y écrivîmes les noms de nos six malheureux compagnons. Nous étions huit pour faire cette macabre besogne. Il nous fallut presque deux heures pour avoir terminé. Le lieutenant nous pressait parce que nous devions rejoindre ce qui restait de la Cie et pourtant on avait les bras et les jambes coupés après ce travail si pénible. Comme en 1914, le 2ème Chasseur à Pied avait encore payé un lourd tribu à la guerre. Nous apprîmes alors que l’armée belge avait capitulé à 4 heures du matin et que les armes s’étaient tues sur tout le territoire et tout cela sans conditions. Plusieurs Compagnies avaient été faites prisonnières entre Vilvorde et Alost. Nous appréhendions ce qui allait se passer pour nous. Nous avions repris notre marche à l’aventure en commentant la fin possible des six braves que nous avions enterrés et en essayant, lorsque nous pouvions, d’approcher de nos chefs, de savoir où l’on nous conduisait. Hélas, leurs réponses étaient toujours aussi évasives. Nous avions marché au moins deux heures quand on nous fit arrêter un long moment. Nous commencions à avoir faim et les vivres que nous pouvions encore avoir en réserve diminuaient. A un moment, on nous apprit que nous allions nous mettre en route et que nous allions défiler devant les soldats allemands et que nous devrions faire ce qu’ils nous demanderaient. Effectivement, nous avions marché deux à trois cents mètres lorsque nous rencontrâmes une colonne motorisée allemande (quelques motos mais surtout des side-cars). Les soldats nous enjoignirent de nous défaire de nos fusils, de nos cartouches et de les jeter sur un tas au bord de la route. Nous commençâmes alors à défiler, pas fiers du tout, à la file indienne devant eux. Nous étions examinés chacun des pieds jusqu’à la tête pour qu’ils puissent se rendre compte si nous étions réellement inoffensifs. Lorsque nous fûmes entièrement désarmés et que nous allions de l’avant, je crus entendre des applaudissements dans les rangs ennemis. Ces soldats savouraient probablement leur joie et leur supériorité. Nous nous dirigions la tête basse vers une agglomération où nous nous arrêtâmes. Nous apprîmes que nous étions à Aalter. Les instructions étaient d’occuper les locaux vides. On nous amena de la paille et nous pûmes nous reposer. Nous ne pouvions en aucun cas nous éloigner de ce cantonnement où nous passâmes la nuit. Nous y sommes restés 5 ou 6 jours. Nous étions tranquilles. Le ravitaillement suivait vaille que vaille. Les allemands ne nous importunaient pas. On ne les voyait d’ailleurs pas. Le 3 ou le 4 juin, je ne me souviens plus, nous quittions Aalter pour prendre la direction de Gand. Des sentinelles allemandes étaient placées au bord de la route tous les 100 mètres. En chemin, nous passâmes devant des casernes, des écoles, …remplies de prisonniers belges.  Mais en réfléchissant à la route que nous empruntions, nous avions l’impression qu’on nous emmenait en Allemagne ! Enfin, dans les environs de Wetteren, on nous fit arrêter. Nous occupions des étables, nous restâmes là-bas. Nous ne pouvions pas quitter les environs. Le 7 juin, on nous annonça que nous allions retourner à Charleroi. On fera le trajet en 4 étapes. Le 9 juin, nous étions à Enghien lorsque le lieutenant nous délivra nos papiers (laissez-passer rédigé en Allemand émanant de la Kommandantur de Wetteren nous enjoignant de retourner à notre domicile et de retrouver un travail le plus tôt possible). A Enghien, nous avons pris un train jusqu’à Bruxelles. Là, nous avons sauté dans un camion qui allait charger du charbon en région liégeoise et, arrivés à hauteur de Waremme, nous avons abandonné, en remerciant le chauffeur, ce camion. Nous nous sommes dirigés vers Momalle avec l’espoir d’y prendre un tram vers Statte. Nous y avons rencontré un ancien du 2ème Chasseur passé pendant la mobilisation au 5ème Chasseur à Pied. Il était rentré chez lui depuis plusieurs jours comme d’autres (de Chapon Seraing) d’ailleurs. Il me rassura, aussi, en me disant qu’à Antheit, mon village, il n’y avait pas beaucoup de dégâts. Le tram arriva enfin ! Que ce trajet me sembla long ! Je descendis enfin à Petite Wanze (hameau d’Antheit) Un voisin qui se trouvait sur le tram prévint mes parents que j’allais rentrer. Ce fut la joie des retrouvailles, eux qui n’avaient plus eu aucune nouvelle de moi ! Nous étions le 10 juin 1940 vers six heures du soir. Alors, commença pour nous, la vie sous l’occupation.  
Réalisation Jean-Luc Maillard - Dernière mise à jour le 20/02/2018    Jean-Luc Maillard ( 2018 )
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